Libre
Je sors du restaurant bon marché où j’ai passé la pause déjeuner, avec un livre. Sur le trottoir, je fais une halte avant de traverser la rue. Pourquoi tant de hâte à retourner au bureau. Il fait beau, et chaud. Une minijupe, là-bas, un généreux décolleté pas loin, regard réflexe ; le sexe décidément, la grande affaire, presque tout. Mais je n’y suis pas. Je me surprends en pleine action réfléchie, décidée, si rare ça. Sous un ciel si agréable, ventre plein, la cigarette aux lèvres, on se sentirait libre si on se laissait aller. Immobile, je recense les marques de la servitude sur moi. Le dos légèrement courbé (cette inflexion au niveau du sternum), le front plissé, la ride verticale creusée au-dessus du nez, à la place du troisième oeil, la chemise sagement rentrée dans le pantalon, le pass magnétique dans la poche, les chaussures de ville. Le pire, c’est peut-être la chemise rentrée dans le pantalon. Et dans moins d'une minute je reprendrai mon chemin vers le bureau, aussi simplement que ça.
Tu as 20 ans, tu lis ce blog. C’est entendu, tu n’en veux pas de cette servitude. Que vas-tu faire, en choisir une autre. Avoir le courage maintenant pas demain, là tout de suite. Moi non. Au moins la lucidité. Ne pas s’arrêter aux signes extérieurs de la servitude, il est tellement facile d’acquérir les contresignes de la servitude, qui sont de la servitude.