Y mettre du sien
Liberté indispensable.
Voilà l'homme, il est libre et digne. C'est dit, c'est dans le discours. Il serait maintenant humiliant pour lui de mettre en doute sa propre liberté. D'ailleurs, les preuves sont nombreuses qui démontrent la liberté et la responsabilité de cet humain. Citons notamment l'action de voter, qui consiste à glisser un morceau de papier dans une boîte en plastique à échéances régulières, et l'action d'achat, plus fréquente, qui consiste à échanger de l'argent contre une chose dont on a besoin puisqu'on l'achète.
Donc personne ne va se plaindre de n'être pas libre. En ce qui me concerne, je ne me plains pas mais je trouve cette liberté trop rassurante pour être honnête. Étroite.
L'essentiel est que "vous êtes libres".
Débrouille-toi avec ça, maintenant... Bon, tant que le travail qui m'occupe 8 à 12 heures par jour n'altère pas trop ma santé et que je ne dois exécuter que des tâches d'allure raisonnable (fabriquer des choses, les vendre, planifier des déplacements, préparer des accord, budgéter des dépenses etc...) je me débrouille. C'est un choix, la meilleure option possible, c'est sûr ; sinon cela voudrait dire que je ne suis pas libre. Or je suis libre. Et puis, il y a sûrement des baumes et du vernis : splendeur du cadre supérieur quittant le bureau à minuit, héroïsme du vendeur roulant sa bosse par tous les temps et sur toutes les routes, gloire des heures supplémentaires du fonctionnaire pour préparer la visite ministérielle. Bref, il y a de la légion d'honneur. Avec la fatigue là-dessus, on boucle une vie. Tout baigne.
Plus intéressantes, les situations où l'hominien civilisé subit une forte pression, telle qu'elle altère son organisme et qu'il peut difficilement affirmer qu'il est épanoui. Que fait-on de la liberté dans ces situations?
Voyons ce qui se produit lorsqu'arrive un chef mauvais. Je ne parle pas d'un chef incompétent, je me réfère au Taré ou à la Folcoche, comme je les déjà évoqués dans ce beau blog. Donc, un Monstre arrive. Deux piliers de la vie professionnelle tombent alors : l'objectif et la hiérarchie. L'objectif qui était accomplir passe au second rang, il faut d'abord survivre. On est souvent pris entre l'enclume et le marteau car les Hautes Autorités (le Siège, la Présidence, etc.) continuent d'attendre de nous qu'on accomplisse. Mais le Monstre entrave cet accomplissement, le menace par son comportement psychorigide ou pervers. D'où souffrance. L'autre pilier qui tombe, c'est la hiérarchie, entendue comme un synonyme d'organisation, ou tout au moins comme contraire de chaos. Comme disent les politiques et les journalistes : "il faut bien un capitaine sinon c'est un bateau ivre et ça devient complètement surréaliste". Bref, la hiérarchie est quelque chose comme le bon sens. Avec un Monstre, la hiérarchie est remplacée par la domination pure. Il n'y a plus de mission ni d'ordre des choses, juste la domination. Que faire ?
Normalement, on a un regain de liberté. On se remet à voter, on achète plus d'objets et il n'est pas rare que l'on consomme plus de substances psychotropes. Et puis il y a la maison, petit territoire. Les enfants.
La question qui se pose. La situation extrême met à jour l'extrême relativité de la liberté. Le moi prétendument libre n'est plus bon qu'à s'inventer des prétextes, son activité principale sera de compenser (achat, colère, sport) et raccommoder son costume (discours, mensonges).
La question qui se pose. Ce moi tant mis à l'épreuve, si mal traité, était-il nécessaire de l'y mettre ? (dans la situation).
Autrement dit, dans cette situation pourrie, fallait-il y mettre du sien ? N'y avait-il pas un potentiel de liberté là justement.