Voie sans issue
Il y des moments où la servitude me laisse sans voix, désorienté. Ce que fait la servitude à un homme. Ce qu'un homme fait.
Un jour, un employé d'une grande entreprise s'est suicidé sur lieu de son travail. Il avait auparavant participé à des grèves ou au moins à des revendications ; on comprend donc que l'employeur l'aura traité en ennemi. Cet homme a laissé une note à sa famille, non publiée, mais aussi une note sur le lieu de son suicide, note dans laquelle il s'adresse directement au PDG de la multinationale. L'appelant par son prénom, il l'apostrophe au sujet des cadences inhumaines, des pressions exercées etc. Il mentionne ce que l'entreprise impose aux employés et de quel discours elle use, flexibilité, mondialisation etc. Bref, il expose brièvement la saloperie habituelle. Et il termine son message par " tu expliqueras ça à mes enfants "... Tu expliqueras ça à mes enfants...
Ses enfants... C'est là que je ne comprends pas. Imaginons que cet homme était un mauvais mari et un père monstrueux ; l'épouse et les enfants sont peut-être soulagés de la disparition de cet homme. Mais sinon ? Si cet homme n'était pas cela. Pourquoi, mais pourquoi s'adresse-t-il à ce PDG qui se moque éperdument de lui, et peu importe l'attitude du PDG d'ailleurs, pourquoi l'homme s'adresse-t-il à son patron au moment de se quitter la vie, au moment de plonger ses propres enfants dans la souffrance.
Parce qu'il est arrivé à un niveau de détresse telle qu'il délire. N'est-ce pas du délire que tourner le dos à ses enfants pour entamer un faux dialogue avec l'employeur.
Je comprends la servitude comme situation de domination dans le cadre social ; en cela, l'humain diffère peu du rat. Mais c'est une immense tristesse qui me tombe dessus quand je pense à la fois à des enfants qui ont avant tout besoin d'amour et à un père qui leur a tourné le dos.
Cet événement particulier, que j'ai relaté de mémoire, n'est que l'illustration de ces liens de la vie étroite. Comme on s'attache on se lie quel carnage...
Ses propres enfants... La détresse, le suicide. Le patron, disons plutôt l'entreprise car c'est le patron, les actionnaires, certains collègues, l'État... beaucoup de monde, l'entreprise donc a mené un homme à la détresse la plus complète qui soit, au point qu'il ne voit plus ses enfants, sa tête prise dans un étau, plus de respiration possible, et le voilà qui du fond de ce monde le plus étroit où il suffoque, le voilà qui écrit à son patron... Mais qui donc survivait encore à ce moment pour écrire au patron ? Un parasite, qui aura réussi à partir le dernier ? Tu expliqueras ça à mes enfants. Pourquoi maintenant, seulement maintenant, pense-t-il à ses jeunes enfants ? Et de quelle façon ! On peut imaginer des motifs à ce message qui était destiné à être publié, mourir pour des idées, mais les enfants... comment réduire un enfant à la fonction de complément d'objet indirect... Tu expliqueras ça à mes enfants...
La seule explication qui s'impose à moi est qu'au moment d'écrire cette note, l'homme était déjà mort.
Et je crois qu'ils sont nombreux les moribonds qui hantent les bureaux et les usines, les couloirs et les coulisses, les rues, les chambres...
La vie étroite.